LE CHAT DE LA STREET T.V.

jeudi 29 novembre 2012

HISTOIRE : Palestine, Irak, Syrie, Liban... comment la France et l'Angleterre ont créées le chaos.


« Le mandat fut par excellence le régime des tâtonnements et des aventures […], il a vu vieux, il a vu petit. Il se méfiait de l’intelligence, de la jeunesse, de l’audace, de l’initiative […]. Établi pour acheminer notre pays vers l’indépendance, il n’osa jamais développer chez les Syriens les seules vertus qui pouvaient assurer à la France la pérennité de son influence en Syrie : le sens de la patrie et celui de la responsabilité »
(1).

C’est ainsi que Jamîl Mardam Bey, éminent nationaliste syrien (1893-1949), juge le mandat français en Syrie. Un jugement valable également pour les Britanniques, dont les mandats au Moyen-Orient furent tout aussi aventureux.
Pour reprendre Mardam Bey, la création du mandat au Moyen-Orient est une innovation de la Première Guerre mondiale, l’œuvre de la conférence de paix de 1919. Pour autant, il ne signifie pas l’instauration de relations inédites entre les peuples sous tutelle et les puissances européennes. Celles-ci, en l’occurrence la France et l’Angleterre, sont influentes depuis plusieurs siècles dans la région. La guerre, la compétition impérialiste dont les Arabes et les sionistes seront les pions, la chute précipitée de l’Empire ottoman, vont satisfaire les ambitions politiques des puissances européennes au Proche-Orient, au mépris des aspirations des peuples et du principe wilsonien du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

La Première Guerre mondiale, un moyen de gagner en influence au Proche-Orient pour les puissances européennes
Dès le XIXe siècle, le Proche et le Moyen-Orient, mal protégés par la Sublime Porte, sont le théâtre d’affrontements impérialistes entre grandes puissances européennes, notamment pour la délimitation de zones d’influences. Les Anglais s’intéressent avant tout au contrôle de la route des Indes. Ils cherchent à contrôler l’espace entre la Méditerranée et l’océan Indien, et portent leurs efforts sur la péninsule Arabique. Quant à la France, elle étend son influence à travers son protectorat catholique. Depuis l’octroi au XVIIIe siècle de l’exclusivité de la protection consulaire des religieux catholiques envoyés par le Saint-Siège, la France étend son influence consacrée par les relations étroites avec les maronites du Liban. La Première Guerre mondiale, en précipitant l’Empire ottoman dans une chute irrémédiable, transforme durablement les données du système politique moyen-oriental.
Après quelques mois d’hésitation, l’Empire ottoman rallie le camp des Empires centraux (novembre 1914) et menace alors directement le canal de Suez. L’Angleterre comprend vite que la sécurité de la zone du canal et de la route des Indes n’est possible que par le contrôle du Proche-Orient arabe. Cela implique un rapprochement avec la France aux lourdes conséquences pour l’ensemble de la région.
La stratégie des Britanniques est de jouer la carte de l’arabisme contre l’Empire ottoman. Les nationalistes arabes voient dans ce conflit l’occasion de rompre avec Constantinople et de rétablir un vaste État indépendant. Ils engagent dès le début de la guerre des contacts secrets avec les alliés, indispensables pour remporter la victoire.

Cherif de la Mecque Hussein
Contre l’appel au jihad lancé par les Ottomans, les Britanniques s’appuient sur le chérif de La Mecque Hussein. La correspondance lancée en 1915 entre le chérif et Mac Mahon, haut-commissaire britannique pour l’Égypte, sous protectorat depuis 1914, laisse entendre que si les Arabes acceptent d’entrer en guerre contre les Turcs, Londres établirait un royaume arabe regroupant l’essentiel des régions arabes de l’Empire ottoman : la péninsule Arabique, la Palestine, la Syrie et la Mésopotamie. Mais pour les Britanniques, l’indépendance promise n’est ni plus ni moins qu’une autonomie locale dans le cadre d’un protectorat britannique, voire sous administration britannique directe. Ainsi, si la révolte arabe qui éclate le 5 juin 1916 entraîne un bouleversement de l’ordre ottoman et ouvre la voie à la montée des mouvements nationaux, elle ne remet pas en cause le système colonial. Parallèlement, en dépit des promesses du gouvernement britannique au chérif Hussein concernant l’établissement d’un royaume arabe, les chancelleries européennes procèdent dans le plus grand secret au découpage du Moyen-Orient.

Les accords secrets Sykes-Picot

Sykes et Picot
La France entend renforcer sa présence en Syrie, considérée comme lui appartenant intrinsèquement. On en arrive même à parler d’une « France du Levant », ce qui agace les Britanniques, qui finissent quand même par reconnaître cette primauté. Avant la fin de la guerre, la Syrie n’est pourtant pas au centre des préoccupations de Paris. Elle s’inscrit plutôt dans une « course aux colonies », le milieu  colonial français ne s’intéressant à la Syrie que pour barrer la route à l’impérialisme britannique.
Les Anglais poussent leurs intérêts du côté du Hedjaz et se voient déjà maîtres du Middle Eastern Empire, dont rêvaient les Premiers ministres Gladstone et Disraeli. À la suite d’un long échange de lettres entre M. Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, et Sir Edward Grey, secrétaire d’État au Foreign Office, un accord ultra-secret est conclu le 16 mai 1916 entre Sir Mark Sykes, pour l’Angleterre, et M. François-Georges Picot, pour la France. Cet accord qui préfigure déjà les mandats équivaut à un véritable dépeçage de l’espace compris entre la mer Noire, la Méditerranée, la mer Rouge, l’océan Indien et la mer Caspienne. Il s’inscrit aussi, ne l’oublions pas, dans un contexte de compétition entre les puissances pour l’accès aux ressources pétrolières. Dès le début du XXe siècle, Français, Britanniques et Allemands cherchent à se positionner dans l’exploitation future des richesses minérales de la Mésopotamie ottomane. En augmentant considérablement la demande de produits pétroliers, la Première Guerre mondiale fait du pétrole un enjeu stratégique majeur et un élément primordial dans la définition des politiques européennes.
L’accord Sykes-Picot découpe la région en plusieurs zones : sur la carte jointe au Traité est dessinée une zone bleue française d’administration directe (Liban et Cilicie) ; une zone arabe A d’influence française (Syrie du Nord et province de Mossoul) ; une zone rouge anglaise d’administration directe (Koweït et Mésopotamie) ; une zone arabe B d’influence anglaise (Syrie du Sud, Jordanie et Palestine) ; une zone brune d’administration internationale comprenant Saint-Jean-d’Acre, Haifa et Jérusalem.

Un jeu de dupes vis-à-vis des Arabes

Lord Balfour
L’accord Sykes-Picot échappe complètement aux Arabes. Il restera secret jusqu’à ce que des documents soient retrouvés en Russie en janvier 1918, au lendemain de la révolution bolchevique. Le contenu sera alors communiqué au gouvernement ottoman. La déclaration Balfour s’inscrit dans ce jeu de dupes. Elle prend la forme d’une lettre adressée en novembre 1917 par Lord Arthur Balfour, ministre des Affaires étrangères, à Lord Rothschild, président de la Fédération sioniste de Grande-Bretagne. Ce document prévoit la création d’un Foyer national juif en Palestine en ignorant superbement les Arabes, définis en tant que « collectivités non juives » et dépourvus de droits politiques.

Si, en vertu de l’accord Sykes-Picot, les Lieux saints en Palestine devaient être placés sous mandat international, les Britanniques défendent déjà un projet de protectorat anglais ou américain. Les revendications sionistes viennent justifier l’idée de protectorat, qui permet de faire de la Palestine une zone tampon entre la Syrie française et l’Égypte sous domination britannique. En outre, cela permet de couper la route des Indes aux Allemands. Les Anglais jouent donc sur un double tableau. Tout en promettant au Hachémite Hussein et à ses fils un royaume arabe et l’indépendance, ils promettent aussi aux Juifs un foyer en Palestine. Les protestations à la déclaration Balfour dans tout le Levant arabe prennent très vite des formes violentes qui augurent des tensions futures. Mais ces réactions ne seront pas prises en compte, tout comme les revendications des peuples de la région.

La conférence de la paix qui débute en janvier 1919 ne permet pas de dégager des solutions durables pour le Proche-Orient dans la mesure où elle refuse de tenir compte des demandes de l’émir Fayçal, venu en France pour faire reconnaître la légitimité du royaume arabe promis à son père. De plus, Paris et Londres n’entendent pas renoncer à leur projet de se partager les dépouilles ottomanes.


T.W.Wilson : Président U.S
 Exaspéré par les désaccords franco-britanniques, le président américain Wilson décide alors la création d’une commission chargée de consulter les populations sur le choix de la puissance mandataire. Les conclusions de la commission, dirigée par Henry Churchill King et l’homme d’affaires Charles Crane, sont rapidement enterrées par Londres et Paris. Elles recommandent pourtant le maintien d’un Liban doté d’une certaine autonomie dans l’ensemble syrien et rejettent la prétention sioniste de construire en Palestine un État juif, inacceptable pour les Arabes, d’autant que le programme sioniste présenté en février 1919 réclamait, outre la Palestine, la Transjordanie et le Sud-Liban.

Finalement, la commission conclut au choix d’un mandataire… américain ! Mais il est trop tard : le Sénat américain rejette le traité de Versailles, et les Américains se retirent de toutes les conférences interalliées. L’obtention des mandats par la France et l’Angleterre n’est alors plus qu’une question de temps.

En position de force, la Grande-Bretagne peut se permettre d’exiger une révision des accords Sykes-Picot de 1916. Clemenceau est ainsi contraint d’abandonner tout projet de condominium sur la Palestine et de renoncer au vilayet de Mossoul, riche en pétrole, que les Anglais veulent rattacher à la Mésopotamie destinée à demeurer sous leur contrôle. En contrepartie, la France se voit reconnaître le contrôle de la Syrie et de la Cilicie.

Un dernier point menace cependant encore le projet de découpage franco-britannique du Moyen-Orient : celui du désir de Wilson de faire progresser la cause de l’émancipation des peuples, que l’Europe avait d’ailleurs défendue au XIXe siècle. Ce dernier obstacle est levé par les manœuvres très habiles du Premier ministre britannique Lloyd George. Celui-ci propose la création de « mandats » par la Société des Nations (SDN), qui seraient confiés de façon temporaire à une puissance « civilisée », chargée de les amener à l’indépendance. Il y adjoint discrètement les provinces arabes de l’Empire ottoman (mandats dits « A »). Wilson accepte le principe tout en renvoyant la question à la rédaction de la Charte de la SDN.

 S’agissant de la Palestine, la conjonction d’intérêts entre Sionistes et Britanniques fonctionne toujours remarquablement. En février 1919, les porte-parole sionistes à la conférence de la paix de Paris appuient l’octroi du mandat sur la Palestine à la Grande-Bretagne, qui ne peut s’effectuer qu’au nom du respect du principe des nationalités avancé par le président Wilson.

La division en mandats est donc entérinée. L’occupation des vainqueurs dans les anciennes provinces ottomanes prend la forme du mandat défini par l’article 22 du pacte de la SDN, adopté à Versailles en avril 1919. La conférence de San Remo (avril 1920) fixe les clauses du traité de paix avec l’Empire ottoman et officialise l’installation des mandats. Entre 1920 et 1922, les puissances mandataires françaises et britanniques s’installent donc au Moyen-Orient, la France sur les mandats de Syrie et du Liban, la Grande-Bretagne sur ceux de Palestine et d’Irak. La Transjordanie, zone située entre la Palestine et l’Irak et occupée depuis 1917 par l’Angleterre est aussi placée par la SDN sous mandat britannique. En 1922, la Transjordanie devient un royaume semi-autonome, avec à sa tête Abdallah, le frère de Fayçal.

La difficile mise en place des mandats

En Palestine, en Syrie et en Irak, Français et Britanniques engagent des opérations guerrières pour mater les populations indigènes. Déjà en 1917, les Anglais ont dû faire face à de violentes révoltes dans le Sud chiite de l’Irak. Le salut britannique ne viendra que des divisions du pays. À la conférence du Caire de mars 1921, les Anglais confient l’autorité politique à Fayçal, chérif de La Mecque et roi du Hedjaz, tout juste sorti de Syrie par les Français, qui devient roi d’Irak. Malgré les virulentes oppositions au traité, qui met en place le mandat, celui-ci est finalement signé en juin 1924. Il donne aux Britanniques un contrôle total sur l’administration et les ressources pétrolières. Les Anglais renforcent le tribalisme pour mieux asseoir leur pouvoir et les soulèvements sont très durement réprimés.

shema du fonctionnement de la S.D.N
 Le mandat britannique en Palestine se met également en place dans un contexte troublé par les émeutes entre Arabes et Sionistes en 1920-1921. Dès cette époque en effet, les Arabes de Palestine refusent l’immigration et l’acquisition de terres. Or, le mandat britannique sur la Palestine répond très largement aux attentes sionistes en prévoyant l’assouplissement de l’immigration juive et en encourageant « l’installation des Juifs sur les terres disponibles ». Le livre blanc de 1922 n’y changera rien.

Au Liban et en Syrie, les choses sont aussi compliquées pour les Français. C’est après avoir défait les troupes arabes à la bataille de Maysaloun que le général Gouraud entre en Syrie en juillet 1920 et s’empare de Damas, chassant au passage Fayçal et les nationalistes syriens. Pour le haut-commissaire, c’est en divisant la région en petites unités administratives que la France viendra à bout des mouvements nationalistes. Trois États sont ainsi créés qui réduisent sensiblement le territoire syrien : l’État d’Alep, l’État de Damas et un territoire autonome alaouite directement placé sous autorité française. La France perpétue et renforce le communautarisme et le confessionnalisme dans la région. Le Liban est finalement séparé de la Syrie et l’indépendance du pays vis-à-vis de la Syrie est proclamée le 1er septembre 1920.

L’attribution officielle des mandats par la SDN en juillet 1922 et la conclusion de la convention franco-anglaise relative aux frontières mandataires en mai 1923 consacrent le triomphe des puissances européennes au Moyen-Orient. Le sort de la région s’est ainsi décidé en Europe à la fin de la guerre. En dépit de l’hostilité manifeste des populations du Proche-Orient, les mandats, qui préfigurent les futurs États, organisent la carte politique de la région et resteront la référence jusqu’en 1948. Si conformément à l’esprit des mandats, certains pays accèdent à l’indépendance, celle-ci sera très limitée. Le nationalisme arabe ne reconnaîtra pas la légitimité de ces découpages et les États seront frappés d’illégitimité et resteront durablement fragilisés, comme le montre la situation actuelle. Et ce d’autant que les mandats ont contribué à la balkanisation du Proche-Orient arabe, source de conflits et d’instabilités actuels. La constitution du Foyer national juif a durablement plongé la région dans un cycle de violences qui semble loin aujourd’hui de se terminer.

Note
(1) Salma Mardam Bey, La Syrie et la France. Bilan d’une équivoque (1939-1945), Paris, L’Harmattan, 1994, p. 13-35.

Article extrait de Moyen-Orient n°1, Août-Septembre 2009
Par Nadia Hamour enseignante d’histoire contemporaine à l’université Paris IV Sorbonne

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